Une semaine de marche qui mobilise toutes les bonnes volontés disponibles. Cette année, ils sont neuf à accompagner Thierry et le troupeau. Il y a d’abord Justin, le père de Thierry, qui profite de la transhumance pour passer du temps avec son fils. Toujours en tête du troupeau, c’est aussi lui qui régale les marcheurs de ses bons petits plats. Vient aussi Claire, la fille aînée du berger, qui vient d’embrasser la carrière de bergère, pour le plus grand bonheur de son père. Il y a aussi Stéphanie, éleveur et amie de Thierry, accompagnée de Manon, sa fille de trois ans, Jean-Yves, l’autre éleveur, sa sœur Claude et sa mère Léa. Viennent enfin Annabelle et Jean-Luc, des amis, qui viennent prêter main forte et partager cette semaine un peu extraordinaire.
Partis le mardi 17 juin, la petite troupe s’apprête à attaquer sa sixième journée de marche. Depuis leur départ de la Baume, hommes et bêtes ont fait étape au Pont de Mandols, ils ont franchi le Colet Samonlabet avant de redescendre à St Auban, de remonter à la Clus, puis de rejoindre St Jean. Ils ont ensuite traversé le village de Puget Thenier - traversée pénible, à cause des moutons qui s’éparpillaient dans les jardins et une altercation avec une automobiliste impatiente – puis ils ont rejoint le village perché de Touet-sur-Var. Des journées de 4 à 8 heures de marche, tôt le matin et tard le soir, au rythme de 2 à 3 kilomètres/heure. |
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Ce matin, ils sont partis vers 2h30. Ils ont marché trois heures sur la piste, puis trois heures sur la nationale, une étape particulièrement longue. Accablés de chaleur – la température flirte avec les 35°C en ces premiers jours d’été – tout le monde s’est ensuite nourri et reposé. A 21 heures, il est maintenant l’heure de repartir, mais personne n’a l’air très motivé.
L’étape qui les attend est assez pénible : une quinzaine de kilomètres de virages en lacets et un dénivelé de plus de 1000 mètres. Thierry donne le signal du départ ; les marcheurs se décident doucement à quitter la longue tablée, où l’on discute de la transhumance de l’an dernier, des voisins d’alpage et du loup. A regret, les uns débarrassent les reliefs de la soupe au pistou préparée par Justin, les bouteilles de rouge et le fromage du pays, tandis que les autres installent les gyrophares et les panneaux lumineux « attention troupeau » sur les voitures. Chacun enfile son baudrier fluorescent, troque ses espadrilles contre de grosses chaussures de marche et se munit du traditionnel fouet – un bâton gravé à son nom sur lequel est cloutée une longue lanière de cuir. La voiture de tête démarre, au pas, suivie de près par Justin, à pied.
Doucement, le troupeau se met en branle, encouragé par les chiens et aiguillonné par Thierry et Claire qui font claquer leur fouet et motivent les bêtes à coup de longs cris : « Hiphiphiphip » « lilouliloulilou ». Tonin, l’âne « de tiré », qui « tire » le troupeau, se décide à suivre Justin. Les boucs - les meneurs - puis les brebis, lui emboîtent le pas. Les 1200 bêtes du troupeau envahissent alors toute la route, suivies par les chiens, Claude, Jean-Yves et Annabelle, et enfin la « camionette-balai ». Le flot sonnaillant et bêlant s’élance à l’assaut de la route, dans un nuage de poussière qui obscurcit les derniers rayons du soleil. |
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Les brebis n’ont pas besoin de l’homme pour les guider. Elles connaissent le chemin. Mais le rôle du berger de tête est de régler l’allure du troupeau. Ce soir il freine, car la route est longue. Le troupeau forme une vaste mer blanche et ondulante, hérissée d’oreilles et de cornes. Une vague de chaleur et une odeur douceâtre et légèrement écœurante se dégagent du troupeau. L’ombre de milliers de pattes trottinantes se reflète sur les rochers qui bordent la route. Les Patous – ces grands chiens blancs des Pyrénées –, les Retrievers et les Beaucerons entament un ballet incessant : ils courent le long des brebis pour maintenir le troupeau groupé, vont chercher les animaux qui s’aventurent hors de la route, aboient pour motiver les traînards.
Les bergers sont calmes et silencieux. Ils savent que le mouton est grégaire, peureux et impressionnable, qu’il réagit à toute agitation et aux bruits inhabituels. Très concentrés, ils portent toute leur attention aux réactions de leurs bêtes. Si un agneau s’écarte du troupeau, ils s’immobilisent, afin de ne pas l’effrayer et lui permettre de revenir au plus vite. Si un groupe de brebis s’éloigne, ils font claquer leur fouet sur la route pour les faire revenir. Leurs mouvements sont précis et rapides, ils reconnaissent le moindre buisson, le moindre pâturage susceptible de dérouter les ovins et ils tentent d’anticiper ces situations. Après une heure de marche, l’arrière du troupeau n’est plus composé que d’agnelles, nées ces derniers jours, et de boiteuses. Thierry attrape les plus fatiguées et les charge dans la « camionnette-balai ».
La camionnette ne pouvant contenir toutes les retardataires, Thierry crie à Justin de ralentir le pas : il faut que toutes les bêtes suivent le rythme pour éviter au troupeau de trop s’étirer ou, pire, de se couper en deux. Le soleil s’est couché et les marcheurs ne sont désormais plus éclairés que par les étoiles, les lucioles et les phares des deux véhicules. Une rivière gronde, un peu plus bas. Les bergers sifflent et frappent les rambardes qui bordent la route, pour empêcher les brebis de s’éloigner de l’itinéraire.
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Soudain une brebis semble refuser d’avancer. Elle titube, se couche… et donne naissance à un superbe agneau, avec l’aide de Thierry et Stéphanie, aussitôt accourus. Le troupeau ne les a pas attendus, Thierry charge le jeune agneau et sa génitrice dans la camionnette.
« Une naissance me réjouit à chaque fois, commente Thierry. L’élevage, c’est vraiment ma passion. Et quand je vois mon troupeau transhumer, comme aujourd’hui, je le trouve très beau et je suis envahi d’un sentiment de fierté. »
Quelques minutes plus tard, une voiture arrive à hauteur du troupeau. Chiens et bergers regroupent rapidement les moutons sur une seule voie, permettant ainsi au véhicule d’avancer. Les bergers n’ont pas encore repris leurs places qu’une autre voiture, visiblement très pressée, s’engage. Affolés, les moutons entourent le véhicule et ne lui permettent plus d’avancer. Il devra attendre plusieurs minutes avant de pouvoir se dégager…
« Nous transhumons de nuit pour avoir moins chaud mais aussi pour éviter les voitures, explique Claire. Malheureusement, les gens sont souvent impatients et ils nous arrivent régulièrement de nous faire injurier. Et de nombreux maires nous interdisent la traversée de leur village. Nous n’avons pourtant besoin que de quelques minutes. Il paraît qu’il faut nettoyer tout le village après notre passage…Pourtant quand je vois les yeux des enfants briller devant le troupeau, je me dis que c’est dommage de les priver de ça. » |
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Durant tout le trajet, les bergers s’efforceront de laisser passer au plus vite les voitures. Au fur et à mesure, les visages se ferment, les traits se tirent, le pas devient lourd. Il est plus de minuit et il reste au moins deux heures de marche. Thierry a appris ce matin que le pâturage où il s’arrêtait d’habitude avait été vendu : le nouveau propriétaire ne veut pas accueillir les moutons. Il a repéré un autre endroit, un peu plus loin, le trajet s’allonge donc encore un peu. « Voir monter les montagnes devant mes pas a toujours été pour moi l’occasion de sentiments exaltants » disait Jean Giono. Pas sûr, en cet instant, que les bergers pensent la même chose…
« Si je prends du plaisir à marcher ? Je n’y pense jamais, répond Thierry. Ça fait partie de mon travail, c’est tout. Ce que j’aime surtout c’est les brebis et la montagne.»
2h30, arrivée au pâturage. Il faut descendre une courte draille, très escarpée, traverser une rivière et grimper à flanc de montagne. Les bêtes se dispersent, rapidement. Thierry, Claire, Jean-Yves et Stéphanie déroulent alors les filets et installent le parc, dans lequel ils regroupent les animaux. Trop fatigués pour installer les batteries qui électrifient les filets, ils s’enroulent dans leur sac de couchage puis dans une bâche, censée les protéger de l’humidité, et se couchent à même le sol. Quelques minutes plus tard, les sonnailles et les bêlements du troupeau ne seront plus qu’un doux rêve… |
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