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La rue des Teinturiers - Avignon

 
 
 
Une promenade érudite avec Marc Maynègre


La rue des Teinturiers est une rue pittoresque pavée avec des galets de la Durance. Elle part des remparts et suit la Sorgue jusqu'au croisement de la rue des Lices.

Elle est appréciée l'été pour la fraîcheur qui émane du canal et par l'ombrage qu'offrent ses majestueux platanes. Pendant le Festival, de nombreux cafés et restaurants vous proposent d' attendre agréablement le début des pièces de théâtre. Du matin jusqu'au tard le soir, vous pourrez profiter de cette ambiance exceptionnelle, que vous soyez spectateur ou simple badaud. Découvrir l'histoire de cette rue pittoresque et en même temps, celle de ses habitants, c'est découvrir l'histoire d'Avignon toute entière...

Au Moyen-Age, le nom des rues n'était inscrit nulle part. Il était emprunté à un fait caractéristique : direction d'un lieu, monument particulier, édifice public, personnalité importante y demeurant, ou plus simplement significatif de la présence d'un puits, d'un arbre, d'une corporation ou même de l'enseigne d'une auberge. La rue qui nous intéresse est un exemple type de ces différentes dénominations.
- Carreria Sorgie
- Carreria Equi Albi
- Carreria de Nazareth
- Rue du Portail Imbert : fin XIVè siècle: rue allant du portail Imbert vieux au portail Imbert neuf
- Rue des Pénitents gris : Nom donné vers la fin du XVIIIè siècle (visite des rues 1782)
- Rue du Cheval Blanc : Du nom d'une auberge de la rue à cette enseigne
- Rue des Teinturiers : Souvent encore appelée rue des Roues par les habitués du quartier.

 
 
A l'exemple de la Sorgue qui franchit le rempart dans cette partie de la ville, par la "tour du Saint Esprit" ou "tour de la Sorguette", nous allons parcourir cette pittoresque rue des Teinturiers sur toute sa longueur, comme le fit le duc d'Aumale, quatrième fils du roi Louis-Philippe, de retour d'Algérie le 9 août 1841 à la tête du 17ème Léger.
 
Frédéric Mistral évoque l'événement dans ses Mémoires et Récits : "Monseigneur le duc d'Aumale accompagné de ses soldats qui étaient comme lui brunis par le soleil d'Alger ... il était tout blanc de poussière, blondin avec des yeux bleus et le rayonnement de la jeunesse et de la gloire". Il précise même que de passage à Paris quarante-huit ans plus tard, en 1889, il eut l'honneur d'être invité à Chantilly et de rappeler à son altesse cet "infime détail de son passage en Provence". A l'époque, en pension rue Pétramale chez M. Millet, il était âgé de 11 ans, quand on l'amena voir porte Saint-Lazare cet éclatant défilé qui frappa son imagination d'enfant déjà si fertile.
 

La Sorgue qui suit l'itinéraire de la rue est alimentée par les eaux provenant de la Fontaine de Vaucluse. Dès 1477, les teinturiers interviennent auprès du Conseil de la ville pour demander le remplacement des eaux troubles de la Durance par les eaux limpides de la Fontaine de Vaucluse car ses ondes claires donnaient aux étoffes teintes un éclat et une vivacité de couleur si parfaite, qu'ils s'assurèrent ainsi une qualité enviée par les autres régions.

Il serait fastidieux de retracer ici toute l'histoire de l'alimentation de ce qui était à l'origine les fossés du rempart, tant les désaccords, modifications, et procès furent longs et nombreux. Le raccourci qui suit devrait permettre à chacun de mieux comprendre.

 
Les chanoines de Notre-Dame des Doms avaient commencé dès le Xè siècle la dérivation de la Sorgue, aujourd'hui canal de Vaucluse, qui se déversait dans les fossés du rempart de l'ancienne enceinte, au Portail Imbert Antique (Portail Peint). Au début du XllIè siècle, le débit fut jugé insuffisant, on lui rajouta, depuis le pont de Bompas, une branche artificielle de la Durance. La réalisation de ce nouveau canal, dénommé plus tard la Durançole est l'oeuvre de Pierre Ruf et Isnard Mourre qui avaient obtenu ce projet de la commune en 1229 (actes du 29 mars et 7 nov. 1229). La Durançole ou canal de l'Hôpital alimentait les douves de ceinture à l'ouest, alors que la Sorgue ou canal de Vaucluse coulait dans celles de l'est seulement. Actuellement on utilise volontiers le nom de Sorguette pour désigner aussi bien l'un que l'autre. Toujours existants en ville sous les constructions modernes, ils sont encore utilisés dans leur ancien circuit comme collecteur d'égouts.
 

Progressons dans cette très ancienne partie de la rue des Teinturiers, où un peu d'imagination suffit pour se pénétrer de son atmosphère moyennageuse. Nous y rencontrons trois roues hydrauliques successives, sur les quatre restantes. A hauteur du numéro 30, sur la gauche, ne subsiste plus qu'un axe; les pales, par manque d'entretien, ont disparu. Néanmoins, si on a la curiosité de se pencher au pied et derrière le quatrième platane, on peut voir trés nettement le support de l'ancienne roue, encore surmonté d'une sorte de cylindre qui servait de protection au graisseur, l'entretien régulier et le graissage étant bien sur indispensables au bon fonctionnement. L'accès se faisait par une petite porte comme celle qui demeure encore à hauteur de la deuxième roue, avec beaucoup de mérite d'ailleurs, puisqu'il n'existe plus que le gond supérieur.

La force motrice des roues était utilisée pour actionner les machines des mouliniers à soie, dont les seuls statuts (fileurs et mouliniers) que l'on connaisse, furent adoptés par le Conseil d'Avignon en 1665 et confirmés par le vice-légat Conti. Les machines étaient installées dans les maisons des deux côtés de la rue. Celles se trouvant à l'opposé d'une roue, sur le côté droit, étaient mues par un axe qui traversait la rue à une faible profondeur. Lors de la démolition des anciens locaux situés entre le numéro 83 rue des Teinturiers et le numéro 40 rue Saint-Christophe, on mit à jour un de ces arbres de transmission avec son mécanisme. L'axe de transmission s'achevait par un cardan qui entraînait une roue d'engrenage conique en fonte, assurant elle-même la continuité du mouvement rotatif.

La roue que nous voyons encore aujourd'hui, devant la maison Pernod, fut installée par les établissements Arnous et Kaiser, mécaniciens en 1885; c'était à cette époque la septième en partant du rempart.Avant eux, se trouvait ici un fabricant de garancine, ancien teinturier, François Xavier Boudin, qui avait créé une association mutuelle contre les chances du tirage au sort, portant le nom de "la Providence des Familles".

 

A l'angle de ce qui était la rue de Puy, et qui disparut lors de l'ouverture de la rue Guillaume Puy, se trouvait le café des Arts, tenu en 1868 par Malem, à qui succéda 3 ans plus tard, Bressolle. L'immeuble appartenait en 1868 à Joseph Guillaume Klemm. Il faisait suite à un perruquier coiffeur, Reboul, installé en cet endroit en 1854.

Nous ne continuerons pas en faisant l'énumération de tous les immeubles, cela pourrait paraître fastidieux à la lecture. La rue de l'Abreuvoir, que nous venons de parcourir, si courte soit-elle, nous donne un aperçu de la variété des professions que l'on pouvait y rencontrer. Si la majorité des activités était liée à la soie et à l'utilisation des roues à aubes, il existait d'autres métiers, que l'on ne rencontre plus que rarement aujourd'hui, c'est ce caractère anecdotique qu'il était intéressant de souligner.

Si la rue possédait 23 roues à aube en 1817, elle comptait aussi bon nombre de lavoirs. Ceux-ci, étaient établis pour la plupart par les indienneurs, après accord du chapitre métropolitain, puis ensuite du syndicat des eaux du Canal de Vaucluse. La réglementation de leur installation était stricte, par exemple: être situé à seize centimètres au-dessus du niveau le plus haut de la Sorgue et être démontable de manière à faciliter le nettoyage de cette dernière.
C'était généralement deux traverses appuyées de part et d'autre du cours d'eau, en travers desquelles on plaçait des planches amovibles.

Nous n'allons pas faire l'inventaire total des roues et des lavoirs, et situer systématiquement leur emplacement, compte tenu qu'au fil des années leur nombre varie.

Il n'est pas rare que des propriétaires de roues démontent celles-ci pour les remplacer par des lavoirs ou vice-versa, en fonction de leurs professions respectives, aussi nous bornerons-nous à reproduire un plan de la rue, à un moment précis, en l'occurence en 1817, sur lequel figurent les roues existantes.

Textes de Marc Maynègre

 
 


 © Photos José Nicolas - A. et Jp Fizet - F. Lochon - Avignon et Provence

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