de Provence, jusqu'à se heurter sur le portail sans apparat d'une église dont la végétation est le seul écrin et le seul rempart. Contrairement aux édifices des autres confréries, les abbayes cisterciennes ne sont pas défendues, car le rétablissement d'une pauvreté bien réelle doit leur éviter les indélicatesses des pillards. Rien ne laisse encore présager qu'à l'heure de l'apogée, vers le début du XIIIème siècle, les trois sœurs cumuleront des richesses qui les rapprocheront davantage du modèle clunisien que de l'esprit de Saint-Bernard de Clairvaux.
Leur terroir agricole agrandi, marqué par des granges parfois très éloignées de l'abbaye, leurs droits seigneuriaux, leurs maisons urbaines, leurs salins, leurs herbages en bord de mer et en Haute-Provence, éveillent des convoitises que Bernard ne pouvait soupçonner. Les Cisterciens, devenus évêques ou papes, se mêlent au désordre du monde et la discipline se relâche. Les clochers, considérés comme des signes de vanité dans l'Eglise, se redressent et se dotent de puissantes cloches, tandis qu'au Thoronet, des moines gastronomes font ripailles de gibiers et de fruits délicats. Les bandes vaudoises pillent, saccagent et incendient en partie l'abbaye de Sénanque, alors que les Bénédictins de l'orgueilleuse Montmajour investissent Silvacane, trucidant quelques moines et chassant tous les autres.
Ruinée, l'abbaye devient le repaire de tous les brigands. Seule l'abbaye du Thoronet, qui demeure la plus intéréssante des trois, sort à peu près indemne de ces périodes troublées. Les pierres sauvages gardent le souvenir de l'utopie de Bernard et de son inluctable échec.
Le visiteur prend conscience ici, à travers l'histoire, de la lutte incessante des idéaux et de la condition humaine, et l'on mesure enfin que l'étendue d'un rêve est bien faible face à l'histoire. Restent trois abbayes magnifiques, et comme un étrange sentiment de plénitude, bercé par le dernier écho des mélodies cisterciennes.