Pour l'implantation des abbayes cisterciennes, Bernard de Clairvaux préconise des sites propices à la fois au recueillement et à l'occupation humaine. Si la présence de l'eau est fondamentale, on verra que la nécessité du retirement et de la plénitude des lieux l'emporteront souvent sur les contraintes architecturales. L'église de Senanque, contrainte par le canyon de la Sénancole, n'est pas orientée vers l'Est comme le veulent la tradition et le plan de Saint Bernard de Clairvaux, mais au Nord, tandis que la déclivité du vallon du Thoronet ou de la forêt de roseaux de Silvacane a conduit l'architecte à étager la cité de manière à ménager la pente en conservant la cohérence de l'ensemble et la symbolique verticale des bâtiments. Harmonie et simplicité conduisent les moines à choisir pour les construction des abbayes les roches sur lesquelles elles sont assises.
Ainsi naissent des murs vivants, colorés, dont les différentes strates trahissent la géologie du lieu : gris des tufs, jaune des marnes, rose de la bauxite… Débarassée de tout apparat, l'harmonie cistercienne ne repose plus que sur la pûreté des lignes, la lumière, et le chant. A la symbolique de l'icône, elle préfère celle du nombre et de la forme : arches brisées pour soutenir les charges donnant à l'ensemble un élan vers le ciel, salle capitulaire en contrebas pour marquer la temporalité des propos qui y sont tenus, accessible par trois marches, éclairée de trois ouvertures signifiant que chacun de ces propos est tenu devant la Sainte Trinité. Seules les salles du chapitre s'ornent de symboles figuratifs. Rares et limités aux seuls chapiteaux, ils figurent l'autorité de l'abbé en ces lieux ou la filiation de l'abbaye cistercienne (feuilles d'eau inspirées de la feuille de cistelle, symbole de Cîteaux). A Sénanque, un architecte audacieux a placé face au siège de l'abbé, à l'entrée de la salle capitulaire, l'éffigie d'un monstre anthropophage symbolisant à la fois le démon et la renaissance des corps dévorés par la terre au moment du trépas.
Au cœur de l'abbaye cistercienne, aucun vitrail ne vient perturber la lumière. Le mur surmontant le sanctuaire est percé d'un simple occulus, dont le rayonnement instaure un lien presque surnaturel entre le moine et Dieu. Les vitraux sont réalisés à l'aide de petits morceaux de verre blanc ou gris réunis en entrelacs et sertis au plomb. Les Cisterciens accordent également une importance toute particulière à l'acoustique de leurs églises, qui se signale par un retour de son d'une dizaine de secondes en moyenne.
Au Thoronet, où cette durée de retour atteint quatorze secondes, les guides n'hésitent pas à produire quelques vocalises d'inspiration cistercienne pour illustrer cette extraordinaire acoustique, que l'on peut saisir encore lors des concerts organisés chaque année par l'abbaye cistercienne. Le commentaire a la sagesse de ne pas abreuver le visiteur de connaissances architecturales pour le laisser s'imprégner de la magie des lieux.